Bucovine
Au pied des Carpates orientales, cinq monastères peints du XVIe siècle ponctuent un pays rural de hêtraies, de bergeries d'altitude et de liturgies orthodoxes encore vivantes.
La Bucovine occupe l'angle nord-est de la Roumanie, entre les contreforts orientaux des Carpates et la frontière ukrainienne. Notre équipe y emmène les voyageurs depuis Suceava, ancienne capitale de la principauté de Moldavie au XVe siècle, qui sert aujourd'hui de point d'entrée logistique avec son petit aéroport et sa gare reliée à Bucarest en sept heures de train. La région tient son nom du hêtre, buk en slave : les forêts couvrent encore près de la moitié du territoire, et c'est en automne que la palette des feuillus prend toute sa mesure sur les versants au-dessus de Gura Humorului.
Cinq monastères classés au patrimoine mondial de l'UNESCO concentrent l'identité visuelle de la Bucovine : Voroneț, Sucevița, Moldovița, Humor et Arbore. Édifiés entre 1487 et 1583 sous les voïvodes Étienne le Grand et Petru Rareș, ils présentent la singularité d'être entièrement peints à l'extérieur, sur les quatre murs, avec des cycles iconographiques complets. Le Jugement dernier de Voroneț, sur le mur ouest, déploie une composition de plus de dix mètres de haut où domine ce pigment bleu profond, à base de lapis-lazuli selon certaines analyses, dont les artisans locaux n'ont jamais retrouvé la formule exacte. Sucevița, le dernier construit et le plus fortifié, est entouré de remparts de six mètres et abrite encore une communauté monastique active.
Au-delà des monastères, la Bucovine est un pays rural de petites vallées : la Moldova, le Moldovița, le Suceava. Les villages alignent des maisons de bois aux portails sculptés, les prés sont fauchés à la main jusqu'en juillet, et les éleveurs montent encore leurs troupeaux dans les stâne, bergeries d'altitude où l'on produit le brânză de burduf, fromage de brebis affiné dans une peau ou une écorce de sapin. À Marginea, près de Sucevița, un atelier perpétue la céramique noire cuite sans oxygène, une technique présente dans les Balkans depuis l'âge du bronze. À Ciocănești, sur la haute Bistrița, les façades des maisons sont peintes de motifs géométriques renouvelés chaque printemps.
La pratique religieuse orthodoxe structure encore le calendrier. Les liturgies du dimanche matin, à Putna où repose Étienne le Grand, ou à Sucevița, durent plus de deux heures et rassemblent des fidèles venus de tous les villages alentour. Les fêtes patronales d'été, en juin et juillet selon les monastères, donnent lieu à des processions et à des marchés où se vendent icônes peintes sur verre, miel de sapin et eau-de-vie de prunes, la țuică de Bucovine titrant souvent 50 degrés.
Côté reliefs, les Carpates orientales culminent ici à 1 900 mètres dans le massif du Rarău et du Giumalău, accessibles depuis Câmpulung Moldovenesc. Les sentiers traversent des forêts primaires de hêtres et d'épicéas, certaines protégées par le parc national de Călimani plus au sud. Les Pierres de la Dame, formation calcaire de Rarău, offrent un panorama qui porte jusqu'aux contreforts du Maramureș par temps clair. La Bucovine partage avec la Moldavie historique une cuisine de soupes aigres, borș de perișoare aux boulettes de viande, et de gâteaux roulés au pavot, le cozonac, présent sur toutes les tables de fête.
À découvrir
Le bleu de Voroneț. Le mur ouest du monastère, peint en 1547, déploie un Jugement dernier sur fond de bleu lapis dont la formule s'est perdue. Nous y allons tôt le matin, avant les groupes, quand la lumière rasante fait ressortir les visages des élus.
Atelier de céramique noire de Marginea. Une famille d'artisans cuit encore les pots en atmosphère réductrice, sans oxygène, ce qui donne ce noir mat caractéristique. La démonstration au tour dure une trentaine de minutes.
Randonnée aux Pierres de la Dame. Quatre heures aller-retour depuis le col de Rarău, à travers une forêt d'épicéas, jusqu'aux aiguilles calcaires perchées à 1 634 mètres. Praticable de mi-juin à fin septembre.
Liturgie dominicale à Putna. Sur la tombe d'Étienne le Grand, fondateur du monastère en 1469, l'office orthodoxe rassemble moines et villageois en costume traditionnel les jours de grande fête.
Les maisons peintes de Ciocănești. Village de la haute vallée de la Bistrița où chaque façade porte des motifs géométriques inspirés des œufs de Pâques peints, renouvelés ou retouchés chaque printemps avant la fête patronale de juin.
Quand y aller
La meilleure période s'étend de mi-mai à mi-octobre. Juin et juillet sont les mois les plus verts, avec des températures diurnes de 22 à 26 °C en vallée et des journées qui s'étirent jusqu'à 21 heures, idéales pour combiner monastères le matin et randonnée l'après-midi. Septembre offre une lumière plus douce, des cieux dégagés et les premières couleurs d'automne en altitude dès la dernière semaine du mois. Début octobre, les hêtraies du Rarău passent au cuivre : c'est notre période préférée pour les voyageurs photographes.
L'hiver est rigoureux : de décembre à février, les températures descendent régulièrement à -15 °C dans les vallées intérieures, les routes secondaires sont enneigées et certains monastères ferment leurs jardins aux visites. Les mois de mars et avril sont à éviter pour le dégel qui rend les chemins boueux et masque les fresques de brume humide. Les pluies, modérées sur l'année avec environ 700 mm, se concentrent en mai et fin août sous forme d'averses brèves d'après-midi.
Conseils pratiques
Comptez un minimum de trois jours pleins sur place pour visiter les cinq monastères classés sans précipitation, en y ajoutant une demi-journée pour Marginea et Ciocănești. Quatre à cinq jours permettent d'intégrer une randonnée dans le massif du Rarău et une nuit chez l'habitant dans un village de la vallée de la Moldova. Le point d'entrée naturel est Suceava, soit par son aéroport régional (vols depuis Bucarest et quelques capitales européennes en saison), soit en train de nuit depuis Bucarest. Sur place, la voiture avec chauffeur reste la formule la plus souple, les distances entre monastères variant de 15 à 50 kilomètres sur des routes de campagne souvent étroites.
La Bucovine se combine logiquement avec le Maramureș, situé à environ cinq heures de route à l'ouest par le col de Prislop, pour prolonger la découverte des villages de bois et des traditions paysannes. Une seconde combinaison cohérente passe par le sud vers la Transylvanie, en traversant les Carpates orientales par Vatra Dornei et Bicaz. Le confort est correct, avec un bon réseau de pensions familiales et quelques hôtels-monastères restaurés à Sucevița et Putna, mais sans luxe au sens occidental du terme. La région convient particulièrement aux voyageurs contemplatifs, aux amateurs d'art religieux et d'histoire, et aux randonneurs cherchant des reliefs moyens sans foule.














